Pendant que la salle du théâtre Rive Gauche est en train de se remplir, un homme seul sur scène cherche manifestement à trouver le sommeil. La lumière s'éteint et lui l'allume: non, décidément, il ne s'endormira pas ce soir, préoccupé par le départ de sa femme qui vient de le quitter. Comment ne plus y penser? Comment passer le temps d'une nuit d'insomnie? Justement en réfléchissant... au temps qui passe. Voilà, grossièrement résumée, la pièce de théâtre (et non pas le one-man-show) "Le secret du temps plié" de Gauthier Fourcade. Maître incontesté du jeu de mot (c'est comme ça qu'il s'est fait connaître), l'humoriste est aussi devenu au fil des années un auteur et un comédien. Si les jeux de mots fusent, ils ne sont donc pas une fin en soi, ni un prétexte au déballage autocomplaisant de la virtuosité de son auteur, ce qui est malheureusement un peu souvent le cas dans ce registre, et son altesse Devos elle-même n'est pas exempte de cette critique, qui n'engage certes que votre serviteur. Chez Fourcade, les jeux de mots servent au contraire une construction minutieuse, enchevêtrement de raisonnements absurdes et de digressions poétiques qui dessinent au fil du temps qui passe, celui de la pièce, une dramaturgie qui lui donne toute sa force. Là où Fourcade a également réussi son coup, c'est qu'il a trouvé le juste et délicat équilibre entre l'humour et la poésie: jamais trop ouvertement comique, mais jamais cul-cul la praline non plus, il promène son public d'une émotion à l'autre sans lui laisser l'occasion de perdre le fil, pourtant tortueux, de ses divagations. Chacune est saluée par une salve d'applaudissements, tant et si bien qu'on finit par se demander si l'on est bien dans une salle de théâtre et pas plutôt dans les arènes de Nîmes un jour de corrida. Gauthier Fourcade, le rire stimulant.   

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"Le secret du temps plié" est joué tous les lundi à 21h au théâtre Rive Gauche à Paris (6 rue de la Gaité dans le quatorzième arrondissement, métro Montparnasse, Edgard Quinet, Gaité). En cadeau aux lecteurs de Gérard Magazine, des places à tarifs (très) préférentiels vous attendent pour chaque lundi du mois de juillet. 
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20€ la place + 1 exonération (soit 20€ pour deux au lieu de 50€ 
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Gérard Fourcade: l'interview

Bon alors, ça fait quoi, d’être interviewé dans Gérard Magazine ?

Un trac monstre. Gérard Ment eut une telle pression.

Vous revenez au théâtre Rive Gauche avec « Le secret du temps plié », qui traîne déjà derrière lui un petit succès d’estime. Est-ce un spectacle susceptible de plaire à un Gérard, ou s’adresse-t-il à d’autres prénoms ?

Au départ, le public ciblé était effectivement les Gérard. Et le premier soir il n’y avait que des Gérard dans la salle. Mais à ma grande surprise, dès le second soir j’ai pu voir sur la liste des réservations un Bruno et une Sophie. Et d’un soir sur l’autre j’ai eu de plus en plus de prénoms inattendus, tels Léandre-Maxipose ou Mordule-Shofnoschof.  Le fait que le personnage que j’incarne n’ait pas de prénom déclaré  y est peut-être pour beaucoup : chacun peut s’identifier.

D’ailleurs, comment la définir, cette pièce ? Une pièce sur le temps ? Sur l’amour ? Sur un mec qui n’arrive pas à s’endormir ? Un fou ?

Oui.

Etre assis sur scène dès l’ouverture des portes pendant que la salle se remplit placidement, c’est une manière de conjurer le trac ?

Je n’ai pas encore lu la Conjuration des Imbéciles, ce livre dont vous avez si bien parlé dans le numéro précédent. Alors en attendant on conjure ce qu’on a sous la main.

Niveau coiffure, vous êtes plutôt du genre tignasse, mais on voit bien que vous vous dégarnissez sur le derrière du crâne : est-ce car vous avez abusé des jeux de mots tirés par les cheveux ?

Ouiiin ! (L’artiste sanglote en se roulant par terre et appelant sa maman, qui ne vient pas car elle habite trop loin)

Bon, je suis mauvaise langue, vos jeux de mots sont en réalité d’une habileté qui force le respect. Au point que j’en viens à me dire que le texte du spectacle mériterait aussi d’être lu. Est-il édité quelque part ?

(Se remettant difficilement) Oui, aux éd…  aux édition du Ja… du Jardin d’Essai. Mais on peut le commander sur mon si… sur mon site ( www.gauthier-fourcade.com)

On vous compare souvent à Raymond Devos en raison de votre goût immodéré pour les jeux de mots, mais avec « Le secret du temps plié », je trouve ça un peu réducteur. Le côté obsessionnel et limite fou du personnage, son goût pour la démonstration scientifique, le schéma… j’y ai trouvé un petit air de professeur Rollin aussi. Est-ce une référence que vous revendiquez ?

Je vais répondre sérieusement : j’ai été influencé par mes glorieux aînés, Devos en tête, mais aussi par les humoristes de mon époque. Or ce qui s’est répandu  il y a une vingtaine d’année, c'est-à-dire au moment où je débutais, ce sont des solos d’humour d’un seul tenant, pas compartimentés en sketchs. C’est ainsi que travaillent Saïda Churchill, Jean-Jacques Vanier, Vincent Roca, Ged Marlon et bien d’autres. Finalement tous ceux qui veulent se démarquer du comique de télévision. Je ne sais pas qui de Romain Bouteille ou de François Rollin a le premier proposé ce genre de solo. Peut-être est-ce quelqu’un d’autre ? Il est certain en tous cas que Rollin a influencé Roca et Vanier tandis que Romain Bouteille a influencé Saïda.  Et Vanier, Saïda Churchill et Roca m’ont influencé à leur tour. J’ai compris à travers eux que la continuité était la forme moderne de l’humour. J’ai d’abord réalisé un compromis avec « Si j’étais un arbre » qui proposait une quasi continuité.  Or je me souviens  de votre critique sur Ou-pas.net de ce spectacle. Elle était vraiment dithyrambique mais avec ce petit bémol : vous remarquiez qu’il n’aurait pas manqué grand-chose pour éviter les noirs entre les sketchs. Cette remarque a contribué à me convaincre définitivement.

Avec Marc Gélas (qui vous a aidé à écrire ce spectacle) et les quelques autres que vous venez de citer, vous appartenez à une génération d’humoristes qui traversent les années en restant exigeants et pointus, qui ont leur petit public, mais qu’on ne voit jamais nulle part alors que la télé déborde de stand-uppers qui ont à la fois la moitié de votre âge et de votre inspiration. Quel regard portez-vous sur cette incohérence un peu injuste ?

Je ne regarde pas beaucoup la télévision (sauf pour les reportages et le cinéma). Quand je tombe sur ce qu’on appelle des émissions de divertissement, ça me déprime  car je ne sais plus si c’est l’homme qui descend du singe ou  l’inverse. Mais quand je pense au talent de  Marc Gelas je retrouve bonne humeur et foi en l’humanité.

Si vous étiez promu ministre de la culture, quelle serait votre première mesure ?

Je pense qu’il manque une « culture passerelle » entre la culture de divertissement et LA Culture. La première est abandonnée aux marchands et donne aux gens ce qu’ils veulent et évitant tout ce qui pourrait surprendre et dérouter, la deuxième, subventionnée, se croit obligée de n’avoir rien qui puisse l’apparenter à du divertissement. Du coup, même si elle propose souvent de véritables merveilles, ces perles sont indigestes pour un public non averti. Ainsi l’écart se creuse entre deux mondes : une masse qui s’abrutit devant des programmes qui n’ont d’autre objectif que de créer du « temps de cerveau disponible » (Patrick Lelay TF1), une élite de plus en plus en plus réduite qui assiste à des spectacles de plus en plus pointus.
Il y a une trentaine d’années des gens comme Brel, Brassens, Devos et bien d’autres touchaient un large public tout en faisant  appel à leurs facultés les plus hautes : intelligence, sensibilité, imagination. Ils tiraient vers le haut. Si j’ajoute à la liste précédente des noms tels que Boris Vian, Ionesco, Becket, pouvez-vous me dire à quel moment on passe de la culture populaire à la grande Culture ? Non, car il n’y a pas de rupture, mais une transition progressive.
Je pense que c’est bien là le gros problème actuel, l’absence de ce trait d’union, de cette culture populaire de très grande qualité.  Cette sorte d’artistes existe toujours, mais il n’y a pas de lieu pour elle.
Je n’ai pas les solutions, mais  poser le problème est la première étape vers sa résolution. Or, cette analyse simple que je viens de faire je ne l’ai encore lue nulle part. J’aimerais que cette idée fasse son chemin.
L’état ne peut pas tout faire, mais il devrait au moins se doter d’une chaine publique dédiée à cette culture « passerelle », populaire mais exigeante. Je ne sais pas si les mesures envisagées par le gouvernement à propos du service public vont dans le bon sens ou vont au contraire aggraver les choses. Je n’ai pas assez d’éléments pour faire un pronostic. Il devrait aussi soutenir les lieux d’émergence : les petits cabarets, les festivals qui fleurissent partout en France. La décision de Bertand Delanoë de donner une deuxième vie aux Théâtre des Trois Baudets est excellente.
Le public, lui, peut beaucoup tant qu’on ne l’a pas complètement lobotomisé. Ce qui me rend optimiste c’est ce qui s’est passé avec la chanson française ces dernières années. On a vu beaucoup d’artistes originaux émerger, portés par le public qu’ils ont rencontré sur scène. Les télés n’ont fait que suivre. Le texte revient par l’intermédiaire de gens comme Grand Corps malade. On peut espérer que la même chose se produira pour l’humour. Et que je serai encore dans les parages à ce moment là !

Gérard Fourcade, pourquoi y a t-il écrit « Gauthier » Fourcade sur l’affiche de votre spectacle ?

C’est par référence à Gauthier Fourcade, un humoriste que j’aime beaucoup.

Gérard Fourcade, quel Gauthier célèbre auriez vous aimé être ?

Lorsque j’ai lu la vie de Saint Gauthier, j’ai presque regretté de m’appeler Gérard, car c’était un original celui-là ! Y’en a qui veulent être calife à la place du calife, lui c’est tout le contraire. Extrait :  « il reçut du roi la charge de l'abbaye de  Saint Martin de Pontoise.  Mais il quitta en cachette le monastère pour reprendre "la dernière place" selon l'Evangile. Il cherchait la solitude. Il alla ainsi se cacher au milieu des neuf cents moines de Cluny, mais, reconnu un beau jour, ses moines le ramenèrent à Pontoise. Une deuxième fois il s’échappa et se  retira dans un îlot sur la Loire près de Tours. Là encore, il fut reconnu par un pèlerin et ses moines le ramenèrent à la raison et à la maison. Lors d’une troisième  escapade, il partit pour Rome afin que le Pape accepte sa démission. Grégoire VII donna au saint homme sa bénédiction mais  le renvoya à Pontoise avec défense de quitter désormais son poste. »
En plus s’il a été canonisé, c’est parce que des miracles se sont produits sur sa tombe.  C'est-à-dire que de son vivant il n’a pas fait un seul miracle (il n’a fait que s’échapper !). Il a tout fait ensuite, une fois mort. Ça me plait beaucoup. J’ai envie de faire pareil.

Quelle est la question (et sa réponse) que j’ai oublié de vous poser et à laquelle vous avez vraiment envie de répondre ?

Comment se fait-il que quand, lorsque vers enfin, trois fois et demi douze et son contraire fond la queue pour entrer dans l’épicerie du coin ?  Mais je n’ai pas la réponse, pour l’instant.

Dernière petite question avant de nous dire au revoir : la femme que vous attendez au début du spectacle… finalement, elle est revenue ?

Au revoir.

www.gauthier-fourcade.com

 

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