Gérard Cousin (17 juin 1961 - 10 mai 2005) alias Gérard de Suresnes était le co-animateur de l'émission "Les débats de Gérard" sur Fun Radio entre 1996 et 2002, autoproclamée "émission la plus trash de la bande FM, réservée à un public averti". Initialement simple auditeur de la station, c'est sa brutalité, sa rustrerie et son inculture crasse qui lui valurent de co-présenter l'émission aux cotés de Max en tant qu'invité d'un dîner de con radiophonique hebdomadaire. Benjamin Fau, écrivain, spécialiste des médias (*), claviériste de l'orchestre Le Big Gérard's Band (B.G.B.) et fan antique de Gérard de Suresnes, nous renseigne sur la dimension tragique du personnage.

(*) "La route sous nos pas", dernier roman de Benjamin Fau, est disponible aux éditions du Panama. 


Gérard Magazine : Comment se déroulait un débat conduit par Gérard de Suresnes ? Etait-ce préparé ou improvisé ?

         BF : Les deux, cher Gérard Mensoif, mais une grande place était réservée au « happening », ce qui ne les rendaient que plus excitants. Les débats étaient généralement « programmés » pour  la nuit du jeudi au vendredi soir, de minuit à 4h du matin. Les horaires ont pu changer sous l’impulsion des impératifs de Max et de son « Star System », mais avec un succès moindre. Les débats diffusés le matin, pendant la période où Max a tenté de présenter la tranche matinale de Fun Radio, n’ont plus grand-chose du charme des débats nocturne – il manque trop d’éléments pour que le plaisir soit comparable. Bref. De son côté, Gérard Cousin était supposé préparer une série de questions tournant autour du thème du débat. La plupart du temps, il y « travaillait » dix minutes à peine, sur un coin de zinc, et se faisait souffler la majeure partie des questions. Ce qui, soit dit en passant, permettait à l’équipe de lui faire poser plein de questions complètement débiles ou truffées de private joke, qu’il ne comprenait pas, ou faisait mine de ne pas comprendre. Parfois, il s’impliquait un peu plus, lorsqu’il s’agissait de sujets le touchant particulièrement, comme la vie des routiers, l’utilisation de la CB ou les grands-prix de Formule 1 à la télévision…

         De leur côté, les auditeurs et intervenants préparaient également le débat à leur façon. Lors des premiers saisons de débats – disons jusqu’à 98-99 – la plupart des interventions d’auditeurs étaient presque complètement improvisées, et les débats se transformaient rapidement en un joyeux foutoir intégral. Au fil du temps, un certain nombre d’auditeurs-intervenants se sont détachés du lot, au fil de leurs interventions à l’antenne. Ils se sont construits tout un réseau de références communes, de personnages récurrents. Chacun avait une sorte d’ « univers » bien à lui. Tout le monde les reconnaissaient immédiatement, à la première phrase, à la première vanne, sauf Gérard – qui pourtant exigeait qu’on ne passe pas « d’habituels » à l’antenne, ce qui était la source de bon nombre d’engueulades mémorables. Au fil des débats, ces « habituels » se sont mis à se connaître de mieux en mieux, à préparer de plus en plus leurs interventions, à s’appeler avant les débats pour se concerter sur une éventuelle stratégie ou simplement pour un brainstorming de blagues et de vannes autour d’un petit joint. Ce furent, à mon avis, les meilleures moments des Débats de Gérard : sans doute les plus « travaillés », souvent avec la complicité active de l’équipe de prod et de réa, mais en tout cas les plus créatifs et les plus drôles. Les déluges d’insultes sans queue ni tête, ça ne m’a jamais passionné plus de cinq minutes, et je reste persuadé que les Débats ne seraient pas restés si longtemps à l’antenne s’ils s’étaient résumés à cela.

         La durée des débats était plus ou moins variable. L’animateur de la tranche suivante devait être prêt à prendre le relais à tout moment. Gérard menaçait constamment de tout arrêter et de quitter l’antenne, les studios, la ville, la vie etc. Comme il ne le faisait jamais, et ne mettait d’ailleurs pratiquement jamais ses menaces à exécution, c’était une source parmi d’autres de rires hystériques et de running gag à très long terme. Cependant, les débats n’arrivaient que rarement au bout des questions prévues, et dégénéraient la plupart du temps d’une façon ou d’une autre. Parfois, à la fin d’un débat, l’équipe gardait l’antenne en « micro caché » pour diffuser les réactions de Gérard dans le studio. Gérard convoquait tout le temps des « réunions » où il gueulait systématiquement sur chaque membre de l’équipe (sauf sur Reego, le responsable historique de l’IRC, qui, selon lui, « faisait du bon boulot » - ce que l’intéressé nie aujourd’hui avec force et conviction), posait des ultimatums absurdes et redistribuait les rôles au sein de l’équipe en ne comprenant manifestement pas de quoi il parlait. Les « hors-antennes », sortes de petites prolongations volées après un débat, figurent parmi mes meilleurs souvenirs de Gérard.

         C’était quoi, votre question, déjà ? Ah oui : comment se déroulait un débat… Eh bien voilà, c’était aussi cela qui était addictif : ça ne se déroulait presque jamais de la même façon. Pendant trois ou quatre heures, certes en pleine nuit, il pouvait se passer à peu près tout ou n’importe quoi. Parfois même, ce n’était pas du tout drôle ! Mais on ne pouvait (presque) rien prévoir à l’avance, et il se dégageait de tout ça une sorte de liberté qu’on ne trouvait nulle part ailleurs à la radio.

         Gérard Magazine : Est-ce que ses fans l'aimaient ou le détestaient ?

        BF : Les deux, ici encore. Il faut bien comprendre que, pour quiconque l’approchait, Gérard Cousin était d’un abord peu agréable. Avec l’insulte comme mode de communication privilégiée par exemple. Il est même arrivé qu’il (tente de) frappe( r) un membre de l’équipe ou qu’il lui jette un objet, un briquet par exemple. Colérique, alcoolique et à la culture générale quasi-nulle, ce n’était pas précisément le type de personne avec qui vous aviez envie, comme ça, spontanément, de passer une soirée. Et pourtant il arrivait, par quelque magie, à être souvent attachant. Je suppose qu’on sentait, même inconsciemment, que c’était un personnage tragique. Con, mais tragique. Certains, y compris dans l’équipe ou parmi les « habituels », ont reconnu qu’ils n’éprouvaient aucune sympathie pour Gérard. Mais aucun ne pouvait rester indifférent – c’était une sorte de bête médiatique, à sa façon. Et contrairement à d’autres intervenants réguliers que Max invitait régulièrement à ces sortes de dîners de cons radiophoniques qui ponctuaient son émission (DJ Maxime, Jean-Pierre Sauser etc.), Gérard n’avait pour pathologie que son alcoolisme. Là où d’autres étaient des cas psychatriques patents dont Max se servait de manière assez indigne et peu humaine, lui était conscient de pas mal de choses sur sa médiatisation. Il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui, au moins en grande partie.

         Je voudrais aussi saluer ici certains de ses fans, membres d’un forum internet, qui sont restés en contact avec lui après la fin des Débats, et sont allés le voir plusieurs fois chez lui à Montluçon, en véritable témoignage d’amitié. Les mêmes ont organisé plus tard une collecte pour une plaque commémorative au cimetière de Montluçon. Le simple fait que Gérard Cousin puisse provoquer ce genre d’actions, humainement remarquables, est le signe suffisant qu’il était bien plus qu’un jouet dont on se moque et qu’on raille, pour l’oublier l’instant d’après.

         Gérard Magazine :  Comment expliquez-vous que son mythe perdure deux ans après sa mort ?

         BF : Les deux. Ah non, là ça ne marche pas. Je pense que le mythe est né et s’est développé sur internet. Une petit communauté d’auditeurs se retrouvait sur un canal IRC pendant les débats, commentaient et réagissaient à ce qu’il passait en direct à l’antenne. Certains ont eu l’idée de monter un site internet consacré à l’émission et à son animateur, et très vite ont mis à disposition des enregistrements audio, en .rm puis en .mp3, des débats. Plusieurs sites se sont succédés (et parfois se sont affrontés), et tous ont permis la mise à disposition des archives de l’émission. Bien entendu, tout cela se fait sans l’accord légal de Fun Radio, mais n’a aucun caractère marchant ou commercial. Et il se trouve que la majorité des fans de Gérard Cousin aujourd’hui, deux ans après sa mort et cinq ans après sa dernière apparition, l’ont découvert via l’internet et n’ont jamais écouté une seule émission en direct. Magie du réseau, etc.

         Gérard Magazine : L'audiovisuel français pourrait-il encore accoucher d'un Gérard de Suresnes aujourd'hui ?

         BF : Sûrement pas. Mais vous m’auriez posé la même question en 1995-1996, je vous aurais répondu la même chose, alors bon… Le fait est que l’émission était diffusée après minuit, à une heure où les sondages et autres études d’audience n’existaient pas en radio – je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, mais au regard des programmes diffusés sur les radio FM ou les télévisions de la TNT en quatrième partie de soirée, il semble évident que les directeurs des programmes n’ont pas grand-chose à faire de ce qu’ils diffusent à ces heures-là. Comme les Débats n’étaient soumis à aucun impératif commercial – et que, avons-le, nous n’étions pas bésef derrière notre poste à écouter Fun Radio en pleine nuit (enfin, pas bésef par rapport à l’audience d’une FM musicale moyenne) – il pouvait s’y passer n’importe quoi. Il faut d’ailleurs souligner que pas mal d’auditeurs des Débats n’écoutaient pas Fun Radio le reste du temps, et plaisantaient plus qu’autre chose de la programmation groove/dance/machintruc qui prévalait le reste de la semaine à l’antenne. C’était une sorte de bulle, de cocon de liberté et d’anarchie. Pour trouver une liberté de ton comparable, je pense qu’il faudrait remonter au début de la radio libre, aux radios pirates à la Carbone 14. Et, honnêtement, quand je regarde ou écoute une émission de télévision ou de radio aujourd’hui, je sais pratiquement à l’avance ce qu’il va s’y passer. C’est la différence entre un art vivant et l’art audiovisuel. Même si je me rend bien compte que parler d’ « art vivant » à propos de Gérard Cousin et de ses débats, c’est un peu comme parler de littérature à propos de Marc Lévy ou d’Amélie Nothomb. 

            Gérard Magazine :  Qu'a apporté Gérard de Suresnes à la France ?

            BF : Vous voulez vraiment le savoir ? Eh bien pas grand-chose. Mais en même temps elle le lui a bien rendu.

 Propos recueillis par Gérard Mansoif


Gérard de Suresne

Liens

http://www.mistercouzin.net/ : le site de référence en matière de médias consacrés à Gérard Cousin, dit de Suresnes. Des mp3 de débats, des enregistrements hors-antennes, des vidéos de débats, et même une web-radio et une boutique de t-shirts.

http://www.gerarddesuresnes.com/ : le forum lié au site précédent. Plein de fans de Gérard tout pouces dehors, une mine de renseignements incontournables, même si « ce n’est plus la même chose depuis la mort de Gégé » dixit la rumeur publique.  

http://frequencetatayet.aceboard.fr/ : un autre forum communautaire de fans, dissidents du forum précédent. Tout neuf et revendicatif.  

http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_de_Suresnes : la page wikipédia de Gérard – tout ce qu’il faut savoir, ni plus ni moins.  

http://www.gerarddesuresnes.com/index.php?showtopic=2117: un site informatif assez complet.   

http://www.myspace.com/gegesuresnes : la page my space « officielle », c’est-à-dire issue de la communauté mistercouzin.net

 

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